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HôpitauxConditions de travail intenables, harcèlement érigé en mode de management… La souffrance au travail fait des ravages à l’hôpital public où plusieurs suicides sont à déplorer depuis le printemps. La conséquence des restructurations.

Des conditions de travail mortelles

 

La situation dramatique du personnel hospitalier n’aura pas entamé l’enthousiasme de Marisol Touraine, ministre de la Santé, lors de la présentation du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) vendredi 23 septembre : ce quinquennat aura sonné « la fin des déficits sociaux » et « sauvé la Sécu » s’est-elle félicitée. Certes, mais en menant une « politique de coups de rabot » depuis 2012, analyse Claude Le Pen, économiste de la santé à l’université Paris-Dauphine, dans Le Monde. En 2015, l’hôpital public s’est ainsi vu fixer un objectif de 3 milliards d’euros d’économies en trois ans, qui devraient être atteints grâce au « virage ambulatoire » (suppression de lits), aux « gains d’efficience », aux « groupements hospitaliers de territoires », etc.

 

Restructurations et réorganisations du travail incessantes, limitation des embauches, obligation de résultat sur des critères strictement financiers, austérité budgétaire, cadences effrénées, polyvalence… À l’hôpital, les conditions de travail du personnel – médecins, infirmiers, aides soignants, etc. – sont devenues intenables au fil des années. Non sans conséquence, mais dans un relatif silence jusqu’à la dramatique succession de suicides d’infirmiers au cours de l’été à Toulouse, au Havre, à Saint-Calais et à Reims.

 

Les médecins disent leurs mauvaises conditions de travail

L’appel à la grève lancé par le SNPHAR-E (syndicat des anesthésistes et réanimateurs, élargi à d’autres spécialités), à partir du 26 septembre, pour dénoncer la dégradation des conditions de travail et la hausse inquiétante du burn out à l’hôpital fait tache d’huile. Il vient d’être rejoint par les syndicats des biologistes (SNBH), des psychiatres (SPH), des gynécologues (SYNGOF), des praticiens des hôpitaux publics (SPHP), de nombreux chirurgiens, pédiatres, pharmaciens, etc.

Autant de syndicats catégoriels qui, pour la plupart, sont très impliqués dans les discussions avec Marisol Touraine depuis 2012. En vain, finissent-ils par constater. Dans le détail de leurs revendications, ils ont en commun de dénoncer l’absence d’avancées sur la question de l’attractivité des carrières médicales hospitalières qui ont du mal à recruter parmi les jeunes diplômés.

Qui s’en étonnera ? La « mesure objective du temps travail » en est un point important car, écrit le SNPHAR-E, « il s’agit de la seule mesure de protection individuelle qui soit opposable aux dérives organisationnelles ».

 

Harcèlement institutionnel

Des « dérives organisationnelles » qu’il est impossible d’isoler du mode de management mis en œuvre à l’hôpital. Il touche l’ensemble du personnel hospitalier, des médecins aux aides soignants. Le 10 septembre s’est tenue la première assemblée générale de l’association Jean-Louis Mégnien, du nom du cardiologue qui s’est suicidé en décembre 2015 à l’Hôpital européen Georges Pompidou (HEGP, AP-HP). Fondée par trois de ses confrères, elle s’est fixé comme mission de porter sur la place publique la problématique du harcèlement moral, de l’épuisement et de la souffrance au travail du personnel hospitalier.

 

L’état des lieux qu’elle dresse est des plus préoccupants : « Cinq infirmiers dans toute la France, un aide soignant à Saint-Antoine (Paris), un agent à Adelaïde Hautval (Villiers-le-bel), deux internes à Marseille et à Bordeaux, et d’autres, portent à une douzaine le nombre de décès d’hospitaliers depuis ce printemps. Cette cascade de suicides, souvent commis dans des conditions de travail très dégradées, témoigne d’un problème de harcèlement institutionnel généralisé » s’est désolé, à l’assemblée générale, le professeur Philippe Halimi, chef du service de radiologie de l’HEGP et président de l’association, rapporte Le Quotidien du médecin. En six mois d’existence, l'association a été saisie de cinquante cas, très documentés, d’hospitaliers qui se disent victimes de harcèlement sur leur lieu de travail, précise le journal.

 

L’inertie de la ministre de la Santé

En janvier 2016, suite au drame survenu à l’HEGP, le collectif Médecins de la fédération CGT de la santé écrivait, dans un communiqué intitulé « Le harcèlement, méthode de management trop souvent utilisée à l’hôpital », « nous avons clairement indiqué à la ministre de la Santé, dès sa prise de fonction, que globalement la situation à l’hôpital s’apparentait largement à celle connue à France Telecoms-Orange en ce qui concerne la souffrance au travail et le harcèlement par la hiérarchie (…) : d’une part, le renforcement des pouvoirs de la structure médico-administrative (…), d’autre part, la politique d’austérité imposée à l’hôpital-entreprise producteur de soins renforcé par la loi HPST ». Le collectif dénonçait aussi « un système autoritaire, en contradiction avec les valeurs humanistes qui fondent la médecine ».

 

Les cinq infirmiers qui se sont suicidé cet été, certains sur leur lieu de travail, ont tous été victime de souffrance au travail (harcèlement moral, pressions liées aux restructurations et réorganisation du travail…). « En dépit du protocole d’accord sur la prévention des risques psychosociaux signé par le gouvernement et huit organisations syndicales de la Fonction publique [en 2013], déplore la fédération CGT de la santé, aucune mesure concrète n’est appliquée à ce jour pour prévenir toutes les violences faites aux agents sur leur lieu de travail et pour prévenir le harcèlement moral ». Pour l’heure, seul le suicide qui a eu lieu à Toulouse a été reconnu comme accident du travail et l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales) est chargée d’une enquête au centre hospitalier de Saint-Calais.

 

Mutique jusqu’au 1er septembre Marisol Touraine a fini par se dire « profondément attristée » sur le site professionnel Espace Infirmier, et a annoncé pour l’automne « une série de nouvelles mesures, qui s'appuieront notamment sur les travaux actuellement menés par l’IGAS ». Elles viendront compléter celles de 2013. Et il n’y a pas que les langues qui parviennent à se délier. Le 19 septembre, l’IGAS a finalement rendu publique la synthèse d’un rapport tenu secret jusque-là, celui qui lui avait été commandé sur les conditions qui ont mené au suicide du professeur Jean-Louis Mégnien. Il pointe notamment des défaillances au sein du service de cardiologie.